
Bala est notre chauffeur depuis une semaine. Il a créé son entreprise, « Divya Cab » pour laquelle il a investi ses économies dans l’achat d’une Toyota Etios, berline assez banale mais confortable, fabriquée en Inde. Il travaille pour nous à plein temps. Mais Bala a des idées, des projets en tête, des objectifs ambitieux à long terme. Lorsqu’il pourra faire prospérer son entreprise, il achètera d’abord un, puis plusieurs véhicules. Il embauchera des chauffeurs et lui, administrera et gérera son entreprise en chef. Il est fatigué de conduire, de conduire à Chennai, d’attendre dans le véhicule pendant des heures et travailler pour un patron. Pour l’heure, il se dit satisfait d’être à notre service. A l’acquisition de son véhicule, il nous a envoyé une photo de la bénédiction. Touchant.
Il est difficile de donner un âge à Bala. Il a entre 32 et 40 ans, peut-être. Il est marié et père de deux enfants. Il n’est pas végétarien et consomme de l’alcool pendant son temps libre. C’est un bon vivant. Et comme beaucoup d’hommes mariés, Bala a déjà un peu d’embonpoint mais il le porte encore très bien. Sa jeune femme ne travaille pas ; elle s’occupe de la maison, des enfants et des parents de son mari, comme le font la plupart des femmes indiennes mariées. Son visage et son maintien sont aussi doux que ceux de son mari. Ils forment un beau couple. C’est une belle famille. Je le sais parce qu’elle est en photo sur l’écran d’accueil de son portable. Il est extrêmement bien soigné ; chemise fraîchement repassée tous les jours, pantalon propre et il est rasé de frais. Son allure est impeccable. Son sourire montre de belles dents blanches.

Bala est une personne posée, réservée, réfléchie. Il sait quelle est sa place dans sa voiture. Lui au volant, il conduit les « Sirs » selon l’itinéraire imposé par les besoins du service. L’un s’installe à l’arrière. Il travaille, se repose quand il le peut. Il a besoin de place pour étaler les rapports de service à lire, écrire les messages à envoyer, noter les mémos dans son agenda, ses dossiers éparpillés sur la banquette. L’autre, dilettante, sans statut hiérarchique, s’installe toujours à côté du chauffeur. Ils peuvent ainsi parler plus aisément pendant les trajets. Appelons cela un contact de proximité.
Bala s’exprime posément. Son anglais n’est pas toujours facile à comprendre. D’abord parce que l’accent, l’intonation et le rythme de la langue anglaise sont marqués par ceux du tamoul. Le débit est rapide, les « r » roulés, les expressions vieillies, datant peut-être de l’époque coloniale. Ensuite, et cela se comprend, son niveau d’anglais est assez élémentaire. Mais il parle avec fluidité et nous communiquons bien. Ce que j’aime chez Bala, c’est sa discrétion. Il ne parle pas pour ne rien dire, pour remplir un espace vide que beaucoup trouvent gênant. Il répond à mes questions et à ma curiosité à propos de telles ou telles choses sur la ville, des quartiers, des habitudes, des comportements. En général, il m’informe lorsque nous changeons de quartier, comme pour m’amener à prendre mes nouveaux repères. Il m’indique également les directions que nous prenons, comme pour m’amener à me situer dans l’espace de cette mégalopole. Mais jamais rien de personnel. Cela serait jugé déplacé, je suppose. J’aime ses petits sourires francs lorsque je lui fais remarquer des comportements de mauvaise conduite et sur le fait qu’il faut avoir les yeux grands ouverts et les réflexes rapides. Je crois qu’il apprécie l’intérêt que j’ai à comprendre les choses, le plaisir que j’exprime à ce que je vois. Et oui, c’est vrai, je suis sincère lorsque je suis avec lui. Je crois que nous nous apprécions.
Nous parlons calmement. Il me semble que nous nous ressemblons un peu. Nous ne sommes pas expansifs. Il nous arrive fréquemment de rester silencieux au cours d’un long trajet sans en être gênés. Bala a une conduite souple et fluide, n’actionne que de temps à autre mais inévitablement, le klaxon. Il sait prendre sa place dans le flux de la circulation. Moi, j’observe, j’absorbe tout sur notre passage, parfois prenant des photos. Je me sens bien avec lui. Je suis toujours détendu à ses côtés.
Bala répond à toutes mes demandes bien que je ne sois pas exigeant ! Un jour, je souhaite découvrir la ville, Bala me propose un tour. Un autre jour, je veux faire des courses mais ne sais où aller, Bala me conduit dans de bons magasins. Il connaît la ville comme sa poche, et comme tous les conducteurs, y compris de rickshaw, il est connecté ! C’est bon de se laisser guider !









