Au cœur de Mylapore

Comme pour les autres articles décrivant des lieux qui m’ont touché, surpris, bouleversé, chamboulé, ou ému, ceux pour lesquels je ne reste pas insensible, je vais tenter de rendre celui-ci aussi vivant que l’est le district de Mylapore. Pour rappel, notre quartier, C.I.T Colony, se situe dans ce district. Il y a une foulitude de districts de Chennai à l’exemple de Egmore, Nungambakkam, Triplicane, Adyar, Besant Nagar, T. Nagar, Anna Nagar, George Town, Rapuram, Velachery, etc … Voici donc mes impressions comme je les ai vécues, pas seulement de mémoire (la mienne pourrait être altérée, diraient certains !), mais en étant au milieu de la foule toujours mouvante comme les courants et les marées, dans la bousculade et la promiscuité, au milieu des sourires ou des mines renfrognées, des poses photos, des invitations à boire le thé, à répondre aux mêmes questions, à essayer de les comprendre, pour in fine vous en rendre compte le plus fidèlement possible. Et puis, l’exactitude des faits, même si je ne sors jamais sans mon petit carnet vert dans lequel je prends des notes ou rédige à chaud, toujours sous les regards curieux des passants, dépend des images qui me restent dans la tête. Tout est question d’interprétation, ce sera ma vérité !

Difficile de résister à acheter les lotus …

Commençons par zoomer large. Voici une vue satellite de l’Inde du sud et de l’état du Tamil Nadu. Éric a pour secteur de travail tout ce sud et ses cinq états que sont le Kerala, le Karnataka, l’Andhra Pradesh, le Télangana et le Tamil Nadu. Chennai est la capitale de ce dernier et se situe géographiquement tout au nord de l’état sur la côte est du golfe du Bengale. Pour qui serait intéressé par un séjour en Inde, Chennai n’offrirait pas plus de 2-3 jours de visite. Elle a un caractère plus caché, à découvrir lentement. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle est sensuelle mais elle a besoin que l’on prenne du temps. Nous sommes loin des villes comme Delhi, avec ses vestiges de l’Empire moghol et sa vieille ville grouillante et bouillonnante, Mumbai, centre du cinéma Bollywood ou Kolkata, ville culturelle de l’Inde. Non, je le redis, Chennai n’est pas une ville attirante malgré le Fort Georges construit à la période de la Compagnie britannique des Indes orientales (XVIIème siècle) malheureusement dénaturé, les quelques églises catholiques, anglicane, arménienne, écossaise, ou les quelques temples hindous qui n’égalent pas ceux de Kanchipuram ou Mamallapuram. A noter cependant, et c’est amusant, que l’église anglicane, au sein du fort Georges, St Mary (புனித மேரி தேவாலயம்) est le plus ancien bâtiment britannique de l’Inde et est communément appelée « l’Abbaye de Westminster de l’est » et l’église St Andrew (the Kirk) dédiée à la communauté écossaise (புனித அந்திரேயா கோவில்) a pris, quant à elle, pour modèle St-Martin-in-the-Field à Londres. Voilà pour les références !

Mylapore est un district aisé selon les quartiers, et traditionnel qui abrite plusieurs sites sacrés et lieux culturels, notamment le temple de Kapaleeshwarar, avec sa porte tour (gopura), tout en sculptures et en couleurs ; Luz church, datant de l’époque coloniale portugaise ainsi que la basilique Saint-Thomas de Chennai, au style gothique, bâtie sur le lieu de sépulture de saint Thomas. La Madras Music Academy, à l’angle de notre carrefour, accueille des concerts et des spectacles de danse populaires. Mylapore est un centre historique, religieux et commerçant. On y trouve tous les articles en lien avec les temples mais aussi bon nombre de restaurants, vaissellerie et articles de cuisine en métal, paniers en osier ainsi que les incontournables magasins de vêtements et de joaillerie.

Voilà le district de Mylapore

A déambuler dans les temples, je remarque que les Indiens ont les pieds larges et trapus et aux doigts courts et écartés. Bien plantés dans le sol. Des pieds de gens de la terre. Ce sont des terriens. Les femmes portent des bagues à certains orteils. Ils ont le corps souple et flexible, quel que soit leur âge ou leur corpulence. Ils peuvent s’asseoir en tailleur les deux genoux touchant le sol, le dos bien droit. Ou bien être assis les deux jambes tendues dans une position qui semble si naturelle comme j’ai pu le remarquer chez ces femmes qui enfilaient des fleurs de jasmin en guirlandes pour le temple. Elles faisaient également des bouquets de feuillage à offrir à Shiva. Auraient-ils une constitution différente de la nôtre avec des articulations plus souples ou pratiquent-ils le yoga depuis le plus jeune âge ? Moi, je ne tiendrai pas 10 minutes sans commencer à gesticuler !

Je suis devant le temple de Kapaleeshwarar au cœur de Mylapore. Le centre historique et spirituel. Il y règne une ambiance de ferveur, le temple est bondé de 9h30 à midi et de 16h00 à 21h00. Les brahmanes bénissent à la chaîne. Les files s’allongent, les offrandes de fleurs et d’argent sont généreuses. Des dizaines de coupelles à huile sont allumées devant les sanctuaires. Cependant, interdiction absolue de prendre les divinités en photos et l’on est surveillé !

Il est 16h00 et le temple vient juste d’ouvrir. Deux militaires se déchaussent à l’entrée. Sont-ils de service ? On est accueillis par une demande de dons. Un grand drap est tendu dans lequel il y a déjà beaucoup de billets de 10, 20 et 50 roupies. Je suis pieds nus moi aussi. Le sol, fait de larges pavés de grès gris, est chaud. C’est agréable mais je ressortirai avec la plante des pieds sale.

Des files de fidèles attendent avant de pouvoir approcher les sanctuaires. Ça ne fait rien, on ne perd pas son temps et on prie à bonne distance, ce qui me permet de photographier. Ils passent autour de moi qui me tiens debout en train d’écrire au milieu de cette foule. Ils font comme si je n’étais pas là, m’évitant à peine. Ils parlent tout près de mon oreille. Beaucoup fréquentent les temples ; beaucoup de vieux et de jeunes, on y vient en famille, en groupes, des jeunes filles en uniforme. Tous portent les marques sur le front : blanc, jaune, rouge.

Ils sont patients !

Dans un coin, il y a une fontaine en inox d’eau purifiée avec un gobelet en métal. On y vient boire, les lèvres ne touchent pas le gobelet. On s’asperge les pieds, on se purifie. Juste à côté de la fontaine, une femme, au visage jaune enduit de poudre de turméric, vend des coupelles en terra cotta, des mèches et de l’huile. J’ai demandé à Bala la signification du visage « jaune ». Les femmes qui ont marié un enfant souhaitent ainsi force, puissance et persévérance au mari afin de féconder son épouse. Mais Bala n’est pas fortiche en croyance. Il croit simplement … Il est assez approximatif !

Beaucoup achètent la coupelle, l’huile et les mèches et assemblent eux-mêmes tout cela.

Ici aussi, je n’aurai pas accès au saint du saint, je ne verrai pas Shiva car je suis un non-hindou. Ça sent la nourriture. Les gens s’installent par terre et commencent à manger la nourriture sacrée ; elle aussi est couleur safran.

Une femme distribue de l’eau d’une petite bouteille en plastique. Cette eau est blanche et odorante, qu’y a-t-il dedans ? Un attroupement se forme autour d’elle. La femme, qui ne se distingue en rien des autres femmes, verse un peu de ce liquide dans le creux de la main de qui la lui tend. Ceux qui la reçoivent, en boivent une partie et versent le reste sur leur tête ; j’appelle cela de l’auto-bénédiction !

Dans la grande galerie, les gens sont assis par petits groupes, très peu sont seuls. Une vieille femme dort à mes pieds, enveloppée dans un joli sari. Elle a l’air paisible, le bruit, les mouvements ne la gênent pas. Quelle capacité ont-ils à dormir à même le sol, n’importe quand, n’importe où !

La grande galerie

Je ne comprends pas tous les rituels que j’observe. Les brahmanes sont très occupés. Ils reçoivent des offrandes et offrent en retour. Fleurs pour fleurs, nourriture pour nourriture, mais l’argent ne va que dans un sens. Après tout, les temples, donc les brahmanes, ne vivent que de dons. Et l’on sait à quel point les temples sont puissants … et influents ! Celui devant moi, un trentenaire, a les bras tatoués, un bon visage grassouillet qui ne manque pas de charme, de magnifiques cheveux longs et brillants retenus en un petit chignon et il a de gros tétons (Oups ! Blasphémé-je ?). Il accumule les billets sous son ventre. Devant lui, la foule est de plus en plus dense. L’attire-t-il ?

Je quitte maintenant le temple pour voir l’activité autour. Le quartier vivant est composé de nombreux restaurants, de vendeurs de rues, de magasins de toutes sortes. Et la circulation est toujours aussi folle, infernale ! Et jour-là, le quartier est d’autant plus bruyant et animé que c’est le jour de Shiva. On est vendredi, ce n’est pas un bon jour pour Bala qui voit d’un mauvais oeil mon envie de découverte au milieu de cette circulation, mais, de mon point de vue, égoïstement, c’est génial et très inspirant ! Les rickshaws sont partout. Ils sont en grande partie responsables de ce chaos parce qu’ils s’arrêtent absolument n’importe où. Les stands de fruits embaument le fruit du jacquier dont c’est la saison, mais ils encombrent la circulation également. J’en vois se faire méchamment déplacer par la police qui ordonne de dégager plus loin. Ainsi, on cache juste la poussière sous le tapis ! Les motos et les scooters vous rouleraient presque sur les pieds pour passer. C’est juste fou !

Aux abords du temple, on vend dans des coupes, une noix de coco, quelques bananes et des fleurs. C’est une jolie composition. C’est une offrande. Toutes les fleurs à offrir sont magnifiques et très fraîches. Cela sent le jasmin, longs serpents dociles enroulés sur eux-mêmes, endormis.

J’arrive au bassin aux ablutions, à l’arrière du temple, entouré de clôture. Dans la ruelle qui y accède, tout passe et là aussi, des petits stands de tout … Du côté temple, des vendeurs de fleurs, du côté bassin, une armada de deux roues en stationnement. Une cloche sonne. Quelle en est la signification ? Elle n’indique pas l’heure. De ce côté du temple, les plus précautionneux laissent leurs sandales au garde-chaussures moyennant quelques roupies. Dans cette ruelle, des mendiants, des unijambistes, des estropiés, tous assis par terre mendient sans parler, sans tendre la main, mais en portant une main à la bouche, « j’ai faim », ou « donnez-moi à manger ».

Un groupe de jeunes lycéennes achète des tresses de fleurs qu’elles mettent à leurs cheveux. C’est beau et ça sent bon.

Beaucoup d’hommes portent le dothi blanc. Ils font partie de la caste supérieure des brahmanes.

Les stands de fleurs sont tenus par de jeunes hommes. Ils confectionnent les guirlandes. Ces choses si fragiles sont manipulées avec dextérité, adresse mais également avec vigueur sans jamais endommager les fleurs qui se laissent enserrer autour du rafia et les maintiendra ainsi plusieurs heures.

Ce jour-là, le retour sera chaotique, la circulation effrénée. On roule au pas, les motos sont dans tous les sens. Il n’y a plus de règles de conduite. En cette fin de journée, les vendeurs de rues se sont étalés sur les trottoirs, le long des caniveaux. Les fruits et les légumes ont l’air frais et ça sent le fruit du jacquier que les vendeurs épluchent, mettant la chair jaune à nue, filandreuse, soyeuse mais non juteuse.

Non loin de Kapaleeshwarar, le temple universel de Sri Ramakrishna Math (le Math est un ordre monastique qui prêche l’unité fondamentale de toutes les religions) est un bel édifice rose entouré d’un très beau jardin fleuri. Et l’endroit est juste paisible, reposant en dehors du tumulte de la ville.

Un peu plus au sud, on trouve la cathédrale basilique San Thome. C’est un bel édifice impressionnant par sa taille et la blancheur exarcerbée par le soleil. Bâtie par les Portugais en 1523, elle fût « dénaturée » par les Britanniques en 1896 en un style néogothique, où « néo » a toute sa signification.

Enfin, plus près de chez nous, Luz Church, Notre-Dame-de-la-Lumière, est une jolie petite église bâtie elle aussi par les Portugais en 1516 et qui a gardé son architecture d’origine. C’est le plus ancien bâtiment européen de Chennai.

Autour de ces deux édifices religieux de confession catholique et entourés de palmiers, il y a peu de mouvement. Les endroits sont très calmes et tranquilles, je dirai même désertés. A l’intérieur de ces lieux de culte, on peut voir quelques fidèles en prière fervente. L’adoration des images pieuses n’est pas sans me rappeler les pratiques de l’église orthodoxe où les fidèles baisent les pieds des images pieuses et des statues de saints. Cependant, la gestuelle est un peu celle des hindouistes.

Sortis de ces lieux vivants, bruyants ou calmes et reposants, nous rejoignons les grandes avenues, c’est déjà plus respirable et la circulation y est un peu plus fluide. Ça pétarade, ça klaxonne, ça débouche de partout. Tout cela est Mylapore, et tout ça pour moi, c’est l’Inde.

2 réponses sur “Au cœur de Mylapore”

  1. Je craque complètement pour le vendeur de lotus ! Et j’oublie tous les bruits et toute la foule qui grouille autour de moi… C’est ça l’Inde ! Merci pour la visite du quartier (et je mets du jasmin dans mes cheveux et je mange du jacquier et moi aussi j’ai mal aux genoux à m’asseoir par terre le dos droit…).
    Ca nous change de l’ambiance dramatique et de la phobie du Covid 19 !
    Gros bisous à vous deux

    1. Oui, je sais, il est craquant le vendeur de lotus … Une visage si doux ! Nous aussi, nous sommes dedans avec ce Covid19, on est informés maintenant par le site de l’ambassade des précautions à prendre et les autorités indiennes communiquent également. Pas de frénésie, mais de l’attention ! Éric est en animation péda toute la journée, moi, j’attends les installateurs de A/C. Journée normale. Demain, 90 minutes de réflexologie plantaire … Hâte ! Gros gros bisous matinal de nous deux.

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